Épisode 1.1 : Gueule de bois
Lorsque Malrubius reprit connaissance, la tête lui tournait encore. Plongé dans le noir, il tâtonna machinalement autour de lui et trouva presque immédiatement un objet qu’il ne reconnut pas immédiatement, froid au toucher comme une petite plaque métallique et semblant être attachée de part et d’autre à une fine lanière. Il continua à tâtonner et tomba cette fois sur un tissu soyeux dégageant une forte odeur qui lui vrilla à nouveau le crâne. Ce n’est qu’au bout de plusieurs minutes qu’il finit par retomber sur sa lampe, qu’il alluma avec empressement. Il était seul, toujours au même endroit, dans le caveau de la famille de l’Automne Lacté, dans l’hypogée où il avait été attaqué. Il se redressa, rassuré de ne pas constater plus de dommages, jusqu’à ce que ses yeux se posent sur le sarcophage vide de Dame Ceriana. Avec effroi, il ne put que se résoudre à l’évidence : la momie avait été dérobée !
Un vent de panique se saisit de lui : instantanément, il se vit projeté 24 heures plus tard, lorsque toute la famille de l’Automne Lacté se présentera pour rendre hommage à son aïeule. Comment pourrait-il expliquer que celle-ci, confiée à la guilde des Thanatopracteurs, ait pu échapper à leur surveillance ? Sa première semaine de compagnon se résumerait alors sans doute aussi à sa dernière. Et sa faute impardonnable ne serait pas grand-chose face au déshonneur jeté sur sa guilde !
Cette avalanche de projections combinée à la nausée tenace qui lui vrillait encore les tempes lui fit pousser un cri de désespoir. L’écho de son cri contre les parois de pierre le fit presque sursauter et eut l’effet salvateur de le tirer de sa torpeur. Tout n’était peut-être pas encore perdu : il lui restait 24 heures pour remonter la piste de la voleuse et remettre la momie à sa place. Le temps lui était compté. Il gravit les marches quatre à quatre pour ressortir.
Pendant ce temps, au Potron-Minet, avec la disparition du soleil derrière les feuillages du parc du Souverain Doré, la salle se vidait. Dans tout Nessus, dès la tombée de l’obscurité, en principe, plus grand monde ne devait arpenter les ruelles, et la milice veillait à ce que les derniers fêtards quittent les lieux. Une veille s’était écoulée depuis le départ de Malrubius, et les compagnons embaumeurs dirent au revoir à Zénaïs, qui se retrouva ainsi esseulée. Son manteau de fuligine lui permettant de rester plus tard, elle décida d’attendre le dernier moment, espérant le retour de Malrubius. C’est finalement Lorne qui vint la voir alors que les derniers clients payaient leur note. Il s'adressa à elle courtoisement:
— Vos amis sont partis, Serviteuse. Il est temps d’aller les rejoindre.
— J’attends Malrubius, il m’a dit qu’il allait revenir, lui lança-t-elle, consciente du peu d’éléments qu’elle lui présentait là. Il rétorqua:
— Sa tenue de Thanatopracteur ne lui permet plus de revenir, la milice l’aura sans doute raccompagné aux Grandes Loges.
C’était assez imparable : la nuit étant tombée, Malrubius n’avait plus la liberté de revenir jusqu’au Potron-Minet. Quelque peu déçue, elle se décida à sortir, mais confia son inquiétude au compagnon Claviger. Lui ayant parlé de sa cérémonie du lendemain avec l’Automne Lacté, elle convainquit Lorne d’aller jeter un coup d'œil près du mausolée de l’illustre famille.
Ils sortirent donc de l’estaminet, la lune plongeant les ruelles dans une atmosphère verdâtre. Ils ne mirent que quelques angélus pour rejoindre l’entrée du parc du Souverain Doré. Les gardes avaient déjà quitté leur poste, et la lourde grille était fermée. Alors qu’ils allaient renoncer, Lorne aperçut dans l’obscurité un détail qui l’intrigua. À moins d’un sillon de là, un rectangle plus sombre entre les colonnes du mausolée de l’Automne Lacté avait pris la place du portail d’entrée : les battants étaient donc grands ouverts, ce qui n’était absolument pas normal. Lorne entreprit d’aller en vérifier la raison par lui-même et se mit à essayer d’escalader le mur, sous le regard amusé de Zénaïs. Finalement, elle lui indiqua qu’il pouvait ménager ses efforts, alors qu’elle reconnut la silhouette pourpre d’un Thanatopracteur sortant du mausolée. La lampe qu’il portait près du visage ne laissa aucun doute : c’était bien Malrubius, et le double mystère de son retard et de la porte restée ouverte allait sans aucun doute bientôt trouver une explication. Sortir du parc présenta pour Malrubius bien moins de difficultés : les larges branches des sycomores dépassant largement sur la ruelle, il lui suffit d’escalader un arbre et de se laisser choir de l’autre côté du mur. Les deux compagnons allèrent à sa rencontre, pressés d’avoir le fin mot de l’histoire. Mais à la mine déconfite de l’embaumeur, ils comprirent vite que la situation s’était, bien au contraire, largement compliquée...
MJ Apôtre